Nati, de Loomio, a eu l’occasion d’interviewer Stacco Troncoso, directeur stratégique de la P2P Foundation et cofondateur de Guerrilla Translation, un collectif de traduction engagé pour les communs qui mène actuellement une campagne de financement participatif pour une initiative innovante appelée Think Global / Print Local.
Guerrilla Translation s’est inspiré de la P2P Foundation, et plus particulièrement des travaux théoriques de son fondateur Michel Bauwens. Nous avons essayé d’appliquer à la traduction les principes de ce que devrait être une coopérative ouverte — notamment la création active de communs, les licences copyfair, la comptabilité contributive et le post-diplômisme. Le collectif existe depuis trois ans et nous avons réalisé de nombreuses traductions bénévoles de l’anglais vers l’espagnol et inversement.
Nous avons commencé parce que nous lisions des articles que nous voulions partager avec nos amis hispanophones ou anglophones. Il n’y avait pas assez de traductions, alors nous avons commencé à les faire nous-mêmes. Tous nos travaux sont réalisés par des traducteurs professionnels humains et expérimentés : une personne traduit et une autre révise le texte afin de transmettre le message de l’auteur aussi fidèlement que possible. C’est formidable pour les auteurs, dont les idées touchent un public plus large. Et cela les incite parfois, à leur tour, à explorer le contexte de leur nouveau public et à écrire à son sujet.
Nous travaillons actuellement avec quatre petites maisons d’édition engagées pour les communs au Pérou, en Espagne, au Mexique et en Argentine afin de traduire et de publier l’excellent livre de David Bollier, « Think Like a Commoner ». Ce projet s’inspire de « Design Global, Manufacture Local », un commun mondial de conception ouverte et participative qui alimente la production d’objets matériels par de petites coopératives et des ateliers de fabrication locaux, des espaces de création et des fablabs. Nous menons actuellement une campagne de financement participatif sur Goteo, une plateforme de financement engagée pour les communs.
Voici comment cela fonctionne : Guerrilla Translation traduit le texte en espagnol. Une fois le travail terminé, nous publierons la version numérique sur Internet sous une
licence de production de pair à pair afin que chacun puisse la lire ou la télécharger. Ensuite, si quelqu’un souhaite un exemplaire papier, il pourra le faire imprimer et expédier depuis le point d’édition le plus proche. Nous sommes convaincus que le projet intéresse les personnes engagées pour les communs dans le monde entier, et pas seulement les hispanophones, car il préfigure les types de capacités de production que nous souhaitons encourager. Nous prévoyons d’élargir le réseau très bientôt afin de commencer à publier et à imprimer des documents en anglais — restez à l’écoute !
Pourquoi nous collaborons
Le système dans son ensemble favorise la concurrence à tout prix, comme si elle était souhaitable, transformant cette position idéologique en un mythe qui s’auto-entretient, avec des conséquences désastreuses pour la société et la planète. Mais la collaboration n’est pas simplement un mot à la mode rassurant qui fera disparaître tous nos problèmes comme par magie. C’est un processus personnel souvent douloureux, qui consiste à réexaminer ses convictions sur soi-même et sur les autres, et à prendre des risques.
Dans cette société, on ne nous apprend tout simplement pas à collaborer, alors nous devons l’apprendre par nous-mêmes et les uns aux autres. Parfois, nous avons l’impression de tâtonner dans l’obscurité. Mais quand on tend la main et qu’on trouve celle de quelqu’un d’autre, c’est le plus beau sentiment au monde. Plus nous le faisons, plus nous nous améliorons.
En faisant connaître le potentiel de ces pratiques, nous espérons que les personnes verront qu’il existe une issue viable aux crises dans lesquelles nous sommes empêtrés.
À grande échelle, la réussite se traduirait par une place accrue des communs dans la politique et la production, ainsi que par une explosion de solutions créatives fondées sur la gestion responsable de nos ressources partagées. Grâce à la campagne Think Global, Print Local, nous pourrons publier et distribuer des livres essentiels pour inspirer les acteurs du changement, sans avoir à nous plier aux restrictions et aux protocoles de l’édition traditionnelle. Le savoir doit être libre et mondial, mais la production peut être locale, puiser dans les communs et aussi y contribuer.
Prendre des décisions en ligne
J’ai rencontré un problème avec les collectifs en ligne. Certaines informations essentielles sont très difficiles à transmettre en ligne : l’émotion, l’humour, l’affection. En personne, nous tirons beaucoup d’informations de l’expression ou de la posture de quelqu’un, mais tout cela nous échappe en ligne.
Nos systèmes d’interaction en ligne doivent être aussi clairs et diversifiés que possible, afin de laisser transparaître davantage de nous-mêmes. Cette clarté est essentielle pour prendre des décisions. Nous devons créer des espaces en ligne où tout le monde peut se faire entendre et où les malentendus sont réduits au minimum.
J’ai entendu parler de Loomio dans un article de Douglas Rushkoff , alors que nous organisions le lancement de Guerrilla Translation. Nous étions inspirés par Occupy et le mouvement 15-M, nous avons donc immédiatement eu le sentiment que Loomio était un collectif frère.
Au cours des deux dernières années, nous avons beaucoup utilisé Loomio. C’est devenu un outil de communication essentiel — chez Guerilla Translation, à la P2P Foundation et pour la coordination avec les groupes du réseau d’édition de la campagne Think Global/Print Local.
Dans le réseau d’édition, nous utilisions un mélange d’e-mails, de VOIP et de messagerie instantanée — mais cela ne fonctionnait pas. Beaucoup d’informations précieuses se perdaient dans le flot. Il a fallu convaincre les personnes, mais nous avons finalement réussi à inscrire tout le monde sur Loomio et, depuis, la communication et la prise de décision se sont énormément améliorées. Personne n’a besoin de parcourir d’interminables fils d’e-mails pour retrouver quand telle ou telle décision a été prise. Tout est clairement présenté.
Nous utilisons Loomio pour prendre des décisions éditoriales. Par exemple, nous avons reçu des commentaires sur l’utilisation d’une licence Creative Commons non commerciale. Nous avons donc discuté des solutions possibles et finalement choisi la Peer Production License. C’était formidable de disposer d’une discussion clairement présentée et archivée pour pouvoir s’y référer plus tard. Avec ce groupe très hétérogène, nous avons aussi utilisé Loomio pour définir les priorités, planifier la promotion de la campagne et les budgets, et résoudre les conflits.
Nous avons rencontré quelques difficultés au démarrage. Les personnes ne veulent pas sortir de leur « zone de confort » qui consiste à tout faire par e-mail. Une fois cette barrière franchie, elles voient facilement les avantages, mais il nous est arrivé de perdre des personnes qui avaient jugé l’outil avant de l’essayer.
L’e-mail est formidable pour la correspondance entre deux personnes mais, d’après mon expérience, les discussions à plus de 5 personnes n’aboutissent souvent à rien et sont extrêmement difficiles à lire ou à rejoindre plus tard. Un groupe Facebook est facile à adopter, mais les discussions se perdent, ne peuvent pas être organisées en sous-groupes et il n’y a pas de mécanisme de prise de décision. De manière générale, les réseaux sociaux ne sont pas non plus un endroit idéal pour travailler lorsqu’on cherche à éviter les distractions.
Loomio résout tous ces problèmes et repose sur de vraies personnes sympathiques avec qui vous pouvez parler, plutôt que sur une entreprise sans visage. Alors persévérez et faites participer tout le monde !
Pour en savoir plus sur le travail de Stacco avec la P2P Foundation, consultez le site Commons Transition et le blog quotidien. Et soutenez la campagne de financement participatif Think Global / Print Local !
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